Sophie, vous avez fondé Studio Le Paradis après plus de 20 ans passés à façonner des marques de beauté et de luxe : comment décririez-vous aujourd’hui votre rôle de directrice de création au service des marques de beauté, et en quoi votre studio se distingue dans sa manière de construire leurs univers visuels ?
Après plus de vingt ans dans les univers de la beauté, du luxe et de l'art de vivre, je définirais aujourd'hui mon rôle comme celui d'une architecte de marque.
Je ne conçois pas simplement des identités visuelles ou des packagings. J'aide les marques à clarifier ce qu'elles sont, ce qu'elles défendent et pourquoi elles méritent d'exister dans un marché devenu extrêmement saturé.
Nous vivons une époque où être visible ne suffit plus. Les consommateurs sont exposés à des milliers de messages chaque jour. Dans ce contexte, la véritable valeur d'une marque réside dans sa capacité à créer un lien émotionnel durable.
C'est cette conviction qui a donné naissance à Studio Le Paradis. Mon approche repose sur l'idée que le design n'est jamais une finalité. Il est la traduction visible d'une vision, d'une culture et d'un positionnement. J'interviens donc à la croisée de la stratégie, de la direction artistique et de l'expérience de marque pour construire des univers cohérents, désirables et durables.
Quand une marque de beauté arrive au studio, souvent avec une idée plus ou moins claire d’elle-même, par où commencez-vous concrètement pour définir son ADN et traduire cela en identité visuelle, puis en packagings et en prises de parole cohérentes ?
Je commence toujours par les questions les plus fondamentales.
Pourquoi cette marque existe-t-elle ? Quelle transformation souhaite-t-elle provoquer ? Quelle contribution apporte-t-elle réellement à ses clients ou à son marché ?
Très souvent, les marques arrivent avec des éléments de réponse mais aussi beaucoup de zones de flou. Mon travail consiste à identifier ce qui relève de leur vision profonde et ce qui relève simplement des tendances ou des habitudes de communication.
J'effectue d'abord un travail de diagnostic : analyse du marché, des concurrents, des usages, mais aussi des aspirations culturelles et sociétales qui influencent les comportements. À partir de là, je construis une plateforme de marque qui définit son ADN, son territoire d'expression et sa singularité.
Ce n'est qu'ensuite que commence le travail créatif. L'identité visuelle, le packaging, le ton de voix ou l'expérience client doivent raconter la même histoire. Lorsqu'une marque parle d'une seule voix à travers tous ses points de contact, elle devient immédiatement plus crédible, plus lisible et plus mémorable.
Vous avez remporté des prix internationaux pour des designs de packaging beauté : pourriez-vous nous raconter un projet emblématique où la direction de création a réellement changé la perception ou le positionnement d’une marque, et ce qui a fait la différence dans votre démarche ?
Ce qui me marque le plus dans certains projets, ce n'est pas la récompense obtenue, mais le moment où une marque retrouve enfin de la cohérence.
J'ai souvent accompagné des entreprises qui disposaient de bons produits, parfois même d'une véritable expertise, mais dont l'image ne reflétait plus leur valeur réelle. Le problème n'était pas esthétique. Il était stratégique.
Dans ces situations, mon travail consiste à revenir aux fondamentaux : clarifier la vision, identifier les éléments qui créent de la confusion et reconstruire un territoire de marque plus juste. Le design intervient alors comme un révélateur plutôt que comme un simple embellissement.
Lorsque tous les éléments s'alignent — le produit, le discours, le packaging, l'expérience, la perception évolue naturellement. La marque gagne en crédibilité, en désirabilité et en valeur perçue.
C'est cette cohérence retrouvée qui transforme réellement un positionnement. Le design seul ne suffit jamais. C'est l'alignement entre le fond et la forme qui produit les résultats les plus durables.
La beauté est un secteur saturé de codes esthétiques récurrents (clean beauty, dermo-cosmétique, luxe patrimonial, etc.). Comment parvenez-vous, chez Studio Le Paradis, à vous affranchir des clichés pour créer des territoires graphiques singuliers, sans perdre la lisibilité ni la désirabilité propres à la catégorie ?
Je pense que le véritable danger n'est pas l'existence des codes. C'est leur reproduction systématique.
Aujourd'hui, beaucoup de marques de beauté finissent par se ressembler parce qu'elles cherchent d'abord à correspondre à une tendance plutôt qu'à exprimer une vision.
Pour éviter cela, je travaille toujours à partir de l'identité profonde de la marque. Je cherche ce qui la rend culturellement, émotionnellement ou philosophiquement différente. C'est cette singularité qui doit guider les choix créatifs.
Les codes de la catégorie restent utiles. Ils rassurent et facilitent la compréhension de l'offre. Mais ils ne doivent jamais devenir une prison.
Les marques les plus désirables sont souvent celles qui assument un point de vue clair. Elles n'essaient pas de plaire à tout le monde. Elles cultivent une identité forte, cohérente et reconnaissable. À mes yeux, la singularité n'est pas un exercice de style. C'est une conséquence naturelle de la clarté.
Les attentes des consommatrices et consommateurs évoluent vers plus de transparence, de durabilité et d’inclusivité : comment ces enjeux transforment-ils aujourd’hui votre travail de directrice de création, et quelles ruptures esthétiques ou narratives anticipez-vous pour les marques de beauté dans les prochaines années ?
Nous assistons à un changement profond. Les consommateurs ne demandent plus uniquement des produits performants. Ils attendent des marques qu'elles soient cohérentes avec leurs valeurs et avec les enjeux de leur époque.
La transparence, la responsabilité ou l'inclusivité ne sont plus des arguments marketing. Elles deviennent des conditions de crédibilité.
Pour les marques, cela implique une évolution majeure : l'engagement doit être visible dans les décisions, les produits, les matériaux, les expériences et non plus seulement dans les discours.
Je pense que les prochaines années verront émerger des marques plus radicales dans leurs choix. Des marques qui accepteront d'être moins consensuelles mais plus alignées. Nous assisterons également à un retour à l'essentiel : moins de surenchère visuelle, moins de promesses spectaculaires, davantage de cohérence, de simplicité et de preuves.
Je crois aussi que l'esthétique deviendra de plus en plus un langage de responsabilité. Le design ne servira plus uniquement à séduire. Il servira à démontrer les engagements de la marque de manière tangible et crédible.
Pour les jeunes marques de beauté – ou les créatifs qui rêvent de travailler pour ce secteur – quel conseil très concret donneriez-vous pour bâtir un univers de marque à la fois juste, durable et distinctif, sans se perdre dans les tendances du moment ?
Je leur conseillerais évidemment de commencer par leur vision plutôt que par leur identité visuelle.
Aujourd'hui, beaucoup de jeunes marques passent des mois à réfléchir à leur logo, à leur palette de couleurs ou à leur feed Instagram sans avoir clarifié ce qui les rend réellement nécessaires.
Avant de créer une marque, il faut pouvoir répondre à trois questions simples : pourquoi existe-t-elle, quelle transformation apporte-t-elle et pourquoi quelqu'un devrait-il s'y attacher durablement ?
Si ces réponses sont solides, le design trouvera naturellement sa place.
J'ajouterais un second conseil : ne cherchez pas à être tendance. Cherchez à être cohérent.
Les tendances passent très vite. La cohérence, elle, construit la confiance, la reconnaissance et la désirabilité sur le long terme.
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