Pauline Leroux, votre découverte de la teinture végétale en 2022 vous a menée du podcast ArtEcoVert à la création de La Guilde tinctoriale. Qu’est-ce qui vous a convaincue que la cosmétique avait, elle aussi, besoin d’une filière végétale structurée ?
La cosmétique ne m'était pas étrangère. Juste après mes études d'ingénieure agronome à l'ISA de Lille, j'ai été responsable de magasin chez Lush à Paris, puis j'ai travaillé dans l'espace cosmétique de Nature & Découvertes.
Le premier déclic est venu de la coloration capillaire végétale, un marché en plein essor, porté par les préoccupations des consommateurs pour leur santé et pour l'environnement face aux colorations conventionnelles. En recevant ses principaux acteurs sur le podcast ArtEcoVert, j'ai compris que beaucoup s'approvisionnaient à l'étranger, souvent par méconnaissance de ce qui existe en France. D'autres voulaient relocaliser, mais ne savaient pas vers qui se tourner.
Mes échanges avec Jean-Claude Le Joliff, de La Cosmétothèque, le conservatoire de la cosmétique, et Patrice André, fondateur de Botanicosm'ethic, ont ensuite confirmé ce constat : les acteurs existent, mais ils ne se connaissent pas, et un vrai travail d’information, de recherche et de formulation reste à mener.
Enfin, quand j'ai sondé les savonnières artisanales qui colorent leurs savons avec des pigments issus de plantes, j'ai trouvé un élan et une réactivité que je n'avais rencontrés dans aucun autre domaine d'application.
Mis bout à bout, ces signaux disaient la même chose : la demande émerge, mais il manque des maillons pour la servir. Il en manque notamment dans la communication sur les solutions existantes, et dans la logistique, pour rassembler les lots de plusieurs agriculteurs et atteindre les volumes dont ont besoin les acteurs. C'est le rôle que je voulais donner à la Guilde : relier ceux qui cultivent, ceux qui regroupent, ceux qui extraient et ceux qui formulent.
Dans un rouge à lèvres, un savon ou un maquillage, quels sont les obstacles techniques les plus difficiles à surmonter avec les couleurs végétales : obtenir la teinte souhaitée, la maintenir dans le temps ou l’intégrer à la formule ?
Pour le rouge à lèvres et le maquillage, comme l'eyeliner ou le mascara, je renvoie volontiers à l'expérience d'Élodie Carpentier, fondatrice du Rouge Français (je précise que je n'ai aucune participation dans cette entreprise).
Au sein de la Guilde, nous avons surtout exploré la cosmétique solide : savons artisanaux, mais aussi shampoings solides et baumes à lèvres. Après l'approvisionnement en plantes françaises, bio et de qualité, l'obstacle le plus difficile reste la tenue des couleurs dans le temps.
Les deux autres obstacles sont réels, mais se maîtrisent mieux. Côté teinte, la palette végétale est très riche, mais elle ne permet pas tout : les effets nacrés ou fluo, par exemple, restent hors de portée. Côté intégration, il faut bien connaître les molécules des plantes, à la fois colorantes et bioactives, dont la couleur et les propriétés varient avec le pH de la formule.
Pour la tenue, tout commence par le choix de la source tinctoriale : toutes les plantes ne résistent pas de la même façon à la lumière et à l'oxydation. Vient ensuite la formulation, clé de voûte de l'ensemble, car c'est elle qui permet à la couleur de s'exprimer et de durer. Enfin, il faut protéger cette couleur. Pour une savonnière, cela passe par exemple par un emballage adapté qui limite l'exposition à la lumière.
En coloration capillaire végétale, la tenue est moins problématique. Les marques utilisent des poudres de plantes appliquées en cataplasme, et la couleur se développe sur le cheveu au moment de la pose.
« Naturel » ne signifie pas automatiquement « sans risque ». Quels contrôles et quelles exigences réglementaires une marque doit-elle prendre en compte avant d’utiliser un colorant d’origine végétale dans un cosmétique ?
En effet, naturel ne signifie pas sans risque : certaines plantes sont mortelles. Parler de couleur végétale demande une solide connaissance botanique et une bonne compréhension de la chimie des couleurs.
Un peu de vocabulaire aide à s'y retrouver : on parle de pigments végétaux pour ce qui est insoluble dans l'eau, de colorants végétaux pour ce qui est soluble. Il existe aussi des huiles pigmentaires.
Le premier repère, c'est la liste positive européenne. Le règlement cosmétique (CE) n° 1223/2009 n'autorise comme colorants que les substances listées dans son Annexe IV. Une plante qui colore n'est donc pas automatiquement autorisée comme colorant. Certaines plantes sont intégrées pour d'autres propriétés et apportent leur couleur en plus. Mais avec le système actuel, la marque ne peut pas revendiquer cette couleur sur l'étiquette.
Ensuite, comme le rappelle Laurent Bousquet, expert en réglementation cosmétique et en toxicologie, une savonnière artisanale a les mêmes obligations qu'un industriel : dossier d'information produit, rapport de sécurité établi par un évaluateur qualifié (pharmacien, toxicologue, médecin…), et notification sur le portail européen CPNP. Ce rapport s'appuie sur une fiche technique précise du fournisseur : nom latin, partie de la plante utilisée, mode d'extraction, composition complète.
La matière elle-même est contrôlée. On analyse les métaux lourds, notamment le plomb, le cadmium, le mercure, l'arsenic et l'antimoine. Dès qu'il y a de l'eau, on contrôle aussi la microbiologie. Et la liste des allergènes s'applique comme pour tout cosmétique.
Ce cadre est exigeant, mais il n'empêche pas d'avancer : beaucoup de savonnières et d'entreprises commercialisent déjà des produits colorés par des plantes, dont la sécurité a été évaluée.
En tant qu’ingénieure agronome, comment envisagez-vous un approvisionnement en plantes tinctoriales qui soit à la fois régulier, traçable et soutenable, sans déplacer les impacts environnementaux vers la culture ou l’extraction ?
La première étape a été d'identifier les cultivateurs de plantes tinctoriales, souvent inconnus des chambres d'agriculture, de FranceAgriMer et des institutions agricoles. Aujourd'hui, les plantes tinctoriales n'apparaissent pas dans les déclarations de la PAC, ni dans les dispositifs d'aide. Elles n'existent pas en tant que telles : elles sont rangées parmi les PPAM, les plantes à parfum, aromatiques et médicinales.
Nous avons ensuite recensé les surfaces et les rendements actuels, mis ces acteurs en relation et évalué le potentiel de croissance. La traçabilité, elle, est simple : ce sont de petites exploitations, et chaque agriculteur note la parcelle de chaque récolte.
Pour ne pas déplacer les impacts, il faut savoir que les plantes tinctoriales sont résilientes. Elles poussent sur des sols qui ne sont pas forcément destinés à l'alimentation et s'intègrent aux systèmes existants : garance entre les rangs de vigne, pastel en rotation avec le blé, haies bocagères tinctoriales qui restaurent la biodiversité et limitent l'érosion des sols.
L'extraction peut se faire à la ferme. Elle consomme de l'eau, mais les agriculteurs en mesurent l'importance : l'eau est neutralisée puis épandue sur des prairies, une pratique éprouvée depuis des années. En Irlande, Tristan Lienhard, d'Appleoak Fibreworks, traite même ses eaux grâce à des bassins plantés.
Le vrai nerf de la guerre, c'est la régularité. La couleur d'une plante varie selon le terroir, la date de récolte, l'ensoleillement. Or une savonnière ne peut pas modifier sa recette à chaque lot : elle devrait payer un nouveau rapport de sécurité. La solution, selon moi, c'est un produit filière fondé sur la mutualisation de lots. On rassemble les récoltes de plusieurs agriculteurs, à parts égales (un quart chacun s'ils sont quatre), on les analyse, notamment leur pouvoir colorant, et on les assemble pour obtenir un mélange identique à chaque fois. Comme chaque lot vient d'une parcelle connue, chaque mélange reste traçable.
Je connais ce modèle de l'intérieur : chez Auchan, j'ai travaillé sur les produits filières. Ce système a fait ses preuves. Il garantit un revenu décent aux agriculteurs et donne un produit issu de collectifs, avec des plantes cultivées sans produits chimiques de synthèse sur le territoire français.
Ce produit filière existe déjà pour les plantes tinctoriales. Nous le présenterons le 19 novembre, lors des premières Rencontres professionnelles de la filière tinctoriale à Béthune. Si nous y sommes parvenus à notre échelle, imaginez ce que permettrait le soutien des institutions et des acteurs du secteur.
Les colorants synthétiques restent souvent moins coûteux et plus faciles à standardiser. Comment La Guilde tinctoriale peut-elle aider agriculteurs, chercheurs et formulateurs à rendre une alternative végétale viable pour une marque cosmétique ?
Les colorants de synthèse sont en effet moins coûteux et plus faciles à standardiser. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils ont supplanté les colorants végétaux dès la fin du XIXe siècle. Mais leur coût environnemental est réel, notamment sur la qualité des eaux et des sols.
Il ne s'agit pas de remplacer totalement le synthétique : ce serait impossible, et ce secteur fait lui aussi beaucoup d'efforts pour réduire ses impacts.
Le contexte joue en faveur des colorants végétaux. Avec les tensions sur les détroits d'Ormuz et de Bab-el-Mandeb, le prix du pétrole augmente, et avec lui celui de ses dérivés : engrais, colorants de synthèse. L'écart de prix avec les colorants naturels se réduit.
C'est aussi une question de souveraineté. La France compte parmi les meilleurs experts mondiaux de la couleur végétale, comme Michel Garcia et Dominique Cardon. Elle dispose d'un média spécialisé, le podcast ArtEcoVert, et d'un collectif professionnel, la Guilde tinctoriale. À ma connaissance, aucun autre pays européen ne réunit les deux.
Concrètement, la Guilde décloisonne tous les domaines d'application de la couleur végétale et met en relation agriculteurs, chercheurs, formulateurs et artisans. Elle partage des informations fiables, vérifiées par ses membres, et propose des formations assurées par des experts. Surtout, elle crée de la régularité : nous nous retrouvons chaque semaine pour avancer ensemble, et chaque mois pour les agriculteurs.
Elle est aussi à l'origine d'une collaboration très concrète : un produit filière tinctoriale qui regroupe plusieurs fermes de toute la France. Son prix n'égale pas celui d'un colorant de synthèse, mais il porte autre chose : un collectif, une souveraineté, un respect de l'environnement et de la santé de ceux qui produisent la couleur comme de ceux qui la portent.
Pour la cosmétique, le chantier est ouvert. Le retour au biosourcé, au biomimétisme et aux filières végétales est visible depuis plusieurs années. Chercheurs, formulateurs et agriculteurs doivent maintenant travailler ensemble.
Lors des Rencontres professionnelles de Béthune, les 18 et 19 novembre 2026, quel verrou propre à la cosmétique aimeriez-vous voir avancer en priorité, et à quoi reconnaîtrait-on un progrès concret d’ici quelques années ?
Le verrou que j'aimerais voir sauter en priorité, c'est le regard porté sur les colorants végétaux en cosmétique. En cosmétique solide, et en particulier en savonnerie, les résultats sont tout simplement remarquables. À Béthune, plusieurs savonnières le montreront, aux côtés d'experts de la couleur végétale qui les forment au sein de la Guilde tinctoriale.
Un vrai progrès, d'ici quelques années, serait facile à constater : qu'une marque cosmétique française lance une gamme colorée intégrant l'extrait issu de notre produit filière. À plus long terme, il faudra aussi réviser l'Annexe IV du règlement cosmétique, pour y inscrire des colorants végétaux comme le nôtre. Pour y parvenir, les acteurs de la cosmétique devront consacrer des budgets de recherche à la réintégration des colorants végétaux dans leurs formules. C'est aussi pour amorcer ce mouvement que j'interviens dans les entreprises : je sensibilise leurs équipes, de la R&D aux ingénieurs, aux enjeux de la couleur végétale.
Cela suppose aussi de changer nos habitudes. Nous sommes habitués à des couleurs immuables : un rouge à lèvres retrouvé des années plus tard a toujours la même teinte. Avec le végétal, on travaille avec la couleur du vivant. La régularité de la matière première est non négociable : c'est tout l'objet du produit filière. Mais une fois le produit fini, sa couleur peut vivre, comme celle d'un textile teint aux plantes qui se patine avec le temps. Une évolution maîtrisée n'est pas un défaut, c'est la signature du vivant.
Pour une personne qui souhaite choisir des cosmétiques colorés plus responsables, quels réflexes recommandez-vous pour distinguer une démarche végétale sérieuse d’un simple argument marketing ?
Le premier réflexe est de lire la liste INCI. Une plante tinctoriale y apparaît sous son nom latin, suivi de la partie utilisée (root pour la racine, leaf pour la feuille) et de sa forme (extract, powder). Par exemple : Rubia Tinctorum Root Extract pour la garance, Isatis Tinctoria Leaf Extract pour le pastel, Polygonum Tinctorium Leaf Extract pour la renouée des teinturiers. Attention, sa présence ne garantit pas qu'elle colore le produit : c'est un indice, pas une preuve. Ensuite, méfiez-vous des formules vagues comme « inspiré de la nature ». Enfin, n'hésitez pas à demander d'où viennent les plantes : une démarche sérieuse sait toujours répondre.
Et si vous travaillez vous-même avec des pigments végétaux, des colorants végétaux ou des huiles pigmentaires, contactez-moi à [email protected] : le podcast ArtEcoVert vous est ouvert !
Pour aller plus loin
S'inscrire aux Rencontres professionnelles de la filière tinctoriale (18 et 19 novembre 2026, IUT de Béthune) : https://artecovert.kit.com/94a706d9ff
S'inscrire à la newsletter du podcast ArtEcoVert : podcast.ausha.co/art-eco-vert
Les épisodes du podcast ArtEcoVert cités dans cet entretien
Cosmétique et maquillage
● E52, Le Rouge Français : sublimer les femmes avec la nature et la couleur végétale https://smartlink.ausha.co/art-eco-vert/e52-le-rouge-francais-sublimer-les-femmes-avec-la-nature-et-la-couleur-vegetale
● E111, Patrice André, Botanicosm'ethic : la végétalisation et la couleur végétale dans la cosmétique https://smartlink.ausha.co/art-eco-vert/e111-patrice-andre-botanicosm-ethic-la-voie-de-progres-qu-est-la-vegetalisation-et-la-couleur-vegetale-dans-la
● E127, Jean-Claude Le Joliff, La Cosmétothèque https://smartlink.ausha.co/art-eco-vert/e127-jean-claude-le-joliff-la-cosmetotheque : Consolider les besoins en matières premières de la cosmétique aux couleurs végétales https://smartlink.ausha.co/art-eco-vert/qat5j8-consolider-les-besoins-en-matieres-premieres-de-la-cosmetique-aux-couleurs-vegetales
Coloration capillaire végétale
Playlist des acteurs de la coloration capillaire végétale https://podcast.ausha.co/art-eco-vert/playlist/coloration-capillaire-vegetale
Savonnerie et réglementation
● E167 Alison Fleck - Savonnerie Baba - L'exigence de la pâtisserie dans la savonnerie d'art aux couleurs végétales françaises https://smartlink.ausha.co/art-eco-vert/alison-fleck-savonnerie-baba-l-exigence-de-la-patisserie-dans-la-savonnerie-d-art-aux-couleurs-vegetales-francaises
● E168, Laurent Bousquet : colorants végétaux en savonnerie, ce que le toxicologue veut vraiment savoir https://smartlink.ausha.co/art-eco-vert/e168-laurent-bousquet-colorants-vegetaux-en-savonnerie-ce-que-le-toxicologue-veut-vraiment-savoir
● E176, Aline Rouleau, L'Atelier de la Réserve https://smartlink.ausha.co/art-eco-vert/e176-aline-rouleau-l-atelier-de-la-reserve-pourquoi-devoir-choisir-entre-couleur-vives-et-pigments-vegetaux-pour
Pour en savoir plus : https://www.instagram.com/artecovert/